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POUR UNE VÉRITABLE ÉPISTÉMOLOGIE
DE L’ÉCONOMIE Claude Mouchot Centre A. et L. Walras Université Lumière-Lyon2 S’il est un point sur lequel tous les
économistes peuvent se mettre d’accord, c’est le constat selon lequel ils ne
sont jamais d’accord… Et ces désaccords ont toujours existé. Un temps, on a voulu expliquer ce fait par
la « jeunesse » de notre discipline. Aujourd’hui, force est de
constater que la « science économique » reste éternellement jeune…
Il nous paraît indispensable d’abandonner cette fable de la jeunesse en même
temps que la visée d’une unification de nos discours, fable et visée qui
proviennent toujours de la comparaison avec la physique. Qu’un siècle après
L. Walras, certains soient encore sur les mêmes positions épistémologiques
que lui est pour le moins étonnant… Nous proposons ici un véritable statut
épistémologique pour les « sciences économiques », pluriel dont on
ne sait pour quelles raisons il s’est imposé et qui, par bonheur, nous
permettra d’expliquer la pérennité des désaccords entre économistes. Pour évacuer toute tentation de se référer
à la physique, contentons-nous de citer T. S. Kuhn : « La
science normale [en physique][…]
est fondée sur la présomption que le groupe scientifique sait comment est
constitué le monde » (1983, p. 22). Il suffit alors de relire
attentivement cette phrase pour constater qu'elle ne s'appliquera jamais au
monde économique, et plus
généralement, au monde social : le groupe des experts économiques ne se
mettra jamais d'accord sur la façon dont est constitué le monde économique. Que
signifierait en effet cet accord ? Que les oppositions idéologiques qui ont
toujours traversé l'appréhension de l'homme et de la société, les grandes
visions du monde précisément : individualisme/holisme, libéralisme/socialisme…
auraient disparu. Or, chacun le sait, la suppression de ces oppositions ne
peut se concevoir qu'en lien avec un totalitarisme, et le plus fort qui soit
: celui qui, sans violence explicite, n'autorise même plus la pensée du terme
opposé… puisqu'il n'y a plus d'opposition ! Dès lors, puisque ces
oppositions sont constitutives du social, la conséquence est immédiate : l'économie ne sera jamais « science normale » au sens de T.S.
Kuhn ; l’unification des théories économiques ne se réalisera jamais, au
moins dans une société démocratique ; il faut abandonner la référence à
la physique et déterminer à nouveaux frais le statut épistémologique de notre
discipline. 1. L’économie est une Totalité Prenons d’abord deux définitions
« classiques » : l’économie est — « l'étude de l'humanité dans les affaires ordinaires de la
vie » (A.
Marshall) ; —
« la science qui étudie le comportement humain comme une
relation entre des fins et des moyens rares qui ont des usages alternatifs » (L. Robbins). et voyons ce qu’elles
nous apprennent. • Elles ne définissent pas l’économique mais l’ensemble du
social. C’est évident pour la première :
l’amitié, la fatigue, la douleur, le pouvoir, le prestige, sont des affaires
ordinaires de la vie ; il en est de même de la guerre pour de trop nombreux
peuples. C’est tout aussi vrai de la seconde :
elle est tellement générale qu’elle s’applique à toute action finalisée (Godelier, 1969, pp. 19-20). On notera d’ailleurs
qu’elle est ainsi au fondement du savoir totalitaire signalé plus haut. • Ce sont donc des définitions circulaires. Pour que la première définisse
effectivement l'économie, il faut remplacer « ordinaires » par
« économiques » et la circularité est parfaite. Et la seule façon
de retrouver de l'économique dans la définition de L. Robbins consiste à
spécifier ce qu'on appellera « fins économiques » et nous retombons
dans la circularité. Impossibilité de séparer l’économique du
social, définitions circulaires (l’économie, c’est l’économie), ces deux
éléments montrent qu’il n’est pas possible de définir l’économie. Ce fait
peut être résumé par un mot : l’économie est une Totalité. En effet, définir un objet,
c'est le distinguer d'autres objets ;
définir l'objet d'une science, c'est le distinguer des autres aspects du
réel. Et on ne peut distinguer un aspect du réel qu'à l'intérieur de la Totalité que constitue ce réel. La
Totalité ne peut pas être distinguée (de quoi ?) : elle est… la Totalité !
Insistons sur le fait que ce mot de Totalité ne constitue pas une définition.
Nous avons bien dit qu'il « résumait » les problèmes que posaient
les définitions proposées, ce qui ne veut pas dire qu'il les résout. Il ne
fait que signaler l'impossibilité de toute définition. Arrivés à ce point, nous sommes en quelque
sorte face à un constat d'impuissance : l'économie, c'est l'économie, et il
est impossible d'en dire plus. Il n'est bien évidemment pas possible d'en
rester là et l'existence de théories économiques montre qu'on n'en est pas
resté là. 2. La construction de domaines scientifiques « Une science ne
débute qu'avec une délimitation suffisante des problèmes susceptible de
circonscrire un terrain de recherches sur lequel l'accord des esprits est
possible" » (Piaget,
1970, p. 41). Cette simple phrase justifie
notre affirmation récurrente « l'économie ne constitue pas une science », et elle en donne
la raison : l'économie n'étant pas délimitée (définie), elle ne peut pas, en
tant que Totalité, réaliser l'accord des esprits qui la caractériserait comme
science. Comment alors opérer une délimitation suffisante des problèmes…
qui permette de constituer un domaine susceptible d'être étudié
scientifiquement, de faire l'objet d'une science ? Nous répondrons sous forme
d'une condition nécessaire et suffisante : Pour pouvoir élaborer un discours scientifique en
économie, il faut et il suffit de privilégier certains aspects de cette
Totalité, de distinguer les aspects qu'on désire étudier, en un mot, de
définir l'objet de l'étude. La condition est suffisante. Ainsi, si je définis mon objet comme l'étude de
l'affectation par un individu de son revenu aux différents biens qui lui sont
proposés, j'aboutis à l'équilibre du consommateur de la théorie marginaliste.
De même, si je le définis comme l'étude des conditions dans lesquelles
s'effectue la répartition salaires/profits dans une économie capitaliste,
j'aboutis à une théorie des prix de production, néoricardienne
ou marxiste selon les hypothèses supplémentaires faites. La condition est nécessaire. Cela résulte immédiatement de
ce que nous avons vu au sujet d'une Totalité : l'économie, c'est l'économie,
et on ne peut rien dire de plus sans
particulariser le discours, c'est-à-dire sans privilégier certains aspects de
cette Totalité. Tout discours économique non vide n'est jamais que
l'expression d'un point de vue particulier sur l'économie, point de vue qui
consiste à définir un objet dans la Totalité, et à construire une théorie scientifique de cet objet. Toutes les grandes
approches constituent, chacune, la construction d'un objet scientifique éclairant
un aspect particulier de la Totalité. De la sorte, l'économie classique,
l'économie néoclassique, l'économie marxiste, l'économie keynésienne… sont
autant de sciences qui rendent
compte de certains aspects de la réalité économique, en en négligeant d'autres. On peut dire que chacune de ces
sciences « découpe » son objet dans la totalité du réel économique
et social. Il est possible de schématiser ces affirmations de
la façon suivante : Que chaque théorie néglige certains aspects
du réel est une évidence : —
la
théorie keynésienne n’a aucun moyen d’expliquer la valeur : —
les
théories classique et marxiste n’ont pas d’explication des prix de marché (en
dehors de l’affirmation de simple bon sens ( !) selon lequel ces prix
dépendent de l’offre et de la demande) ; —
« Cette théorie [néoclassique] n’a aucune réponse simple à fournir à la
question : pourquoi la part des salaires ou des profits est-elle ce qu'elle
est ? La question se pose parce que nous nous intéressons à la répartition du
revenu entre les classes sociales, et les classes sociales ne sont pas une
variable explicative de la théorie néoclassique » (Hahn, 1972, p.
2). —
les
phénomènes de pouvoir, plus ou moins pris en compte par Keynes (la demande
effective est bien le pouvoir qu’ont les entrepreneurs de conduire à un
équilibre de sous-emploi) et par Marx (au travers de la lutte des classes),
n’existent pas dans la théorie classique et sont explicitement refusés par la
théorie néoclassique (« personne
n’étant privilégié… »). Il faut enfin noter que, privilégiant
certains aspects du réel en en négligeant d’autres, toute théorie comporte, ipso facto, un caractère
idéologique : les tenants d’une théorie ne l’ont pas choisi pour des
raisons « objectives » au sens des sciences de la nature ;
bien au contraire, ils l’ont choisi car elle portait avec elle les valeurs
politiques qu’ils désirent défendre. On aura sans doute remarqué
que, dans le schéma précédent, toutes les théories se coupaient en un même
point : celui-ci n'est autre que la situation économique considérée. Et, s'il
est point de concours de toutes les théories, c'est que, selon nous, toute
situation économique est effectivement traversée par toutes les logiques privilégiées, chacune, par ces théories.
Toutes les théories ont des éléments d'explication du chômage en France
aujourd'hui : n'est-ce pas E. Malinvaud qui pense que ce chômage est en
partie "classique" et en partie "keynésien" ? Si on admet cela, on admet du
même mouvement que la logique d'une théorie ne peut qu'être limitée par les
logiques des autres. Il en résulte en particulier que, lorsqu'on privilégie
une seule logique et qu'on la pousse à son terme, on parvient à des
absurdités, aussi bien en théorie qu'en pratique : — il n'est pas possible de refuser l'hypothèse de maximisation de
l'utilité d'un individu sur le marché : l'équilibre du consommateur
représente bien un aspect de son comportement. Poussée à son terme théorique,
cette logique conduit à l'équilibre général qui ne représente plus aucune
économie réelle ; poussée à son terme pratique, elle conduit à la paranoïa
des marchés financiers ; — il n'est pas possible de refuser la logique de la demande
effective de J.M. Keynes. Poussée à bout, elle
conduit à une augmentation constante du taux d'inflation… et au retour de l'hyper-libéralisme ; — il n'est pas possible de refuser la logique marxiste selon
laquelle la structure du système productif, les rapports de production
« déterminent des places et des
fonctions dont les individus ne sont que les occupants » : le système productif français
manque de plus de deux millions de places et de fonctions… Poussée à bout,
cette logique conduit à une structure éternelle au plan théorique, et à ce
qui fut le communisme réel dans la pratique. Ainsi, chaque théorie éclaire
un aspect du réel, mais elle doit laisser la place à d'autres théories qui en
éclaireront d'autres aspects à peine d'aboutir à une construction qui ne
corresponde plus à la réalité. La question qui se pose alors est celle de l'articulation de ces diverses
théories. 3. L’articulation de ces discours • L’impossible articulation logique Dire articulation logique de
deux (ou plusieurs) théories, c'est identiquement dire synthèse de ces
théories dans une théorie englobante, dont chacune des précédentes ne serait
qu'un cas particulier, une détermination obtenue par exemple par
spécification de certains paramètres. Une telle articulation est impossible. Cette impossibilité est d'abord une
évidence historique : la multiplicité de fait des théories économiques en est
en quelque sorte une preuve concrète. Si leur articulation logique était
possible, on peut penser qu'au moins certaines théories auraient été
unifiées. Cette impossibilité est aussi inscrite dans
la conception même que nous proposons de l'économie comme Totalité à
l’intérieur de laquelle chaque théorie construit son propre objet : les
résultats qu'elle obtient sont évidemment liés à cet objet et n'ont aucune
raison d'être adaptés aux objets, différents, des autres théories. Il peut même arriver que ces résultats
soient en contradiction les uns avec les autres et l’exemple d’un excès
d’offre sur le marché en est un excellent exemple. Jusqu’à Keynes, les
économistes affirmaient qu’il suffisait de baisser les prix pour retrouver
l’équilibre du marché, qu’il s’agisse du marché d’un bien ou du marché
global. Vraie dans le premier cas (micro), cette proposition s’avérait
parfois fausse dans le second (macro), alors même que chaque producteur est
rationnel en baissant son prix. Ainsi, il est des cas où un ensemble de
décisions individuelles rationnelles
peut conduire à une irrationalité
globale. Définition d'objets
différents, élaboration de théories disjointes, discours partiels,
inarticulables en logique et parfois contradictoires, il n'est à nouveau pas
possible d'en rester là : pour expliquer et comprendre la réalité économique
comme pour agir sur elle, il est nécessaire à l'homme d’articuler les
différents discours sur cette réalité. Puisque l'articulation logique est
impossible, il lui faut trouver un autre mode d'articulation de ces
différentes théories. • Une articulation raisonnable,
par la délibération et le jugement Disposant de multiples lectures de la
réalité économique et désirant agir sur elle, comment l’homme peut-il
articuler ces différentes théories en l’absence de toute unification ? Toute politique économique cherche à
modifier cette réalité et, en principe, dans une direction précise, en vue
d’y rendre plus présentes certaines valeurs, solidarité, justice, égalité…
valeurs qui, pour chacun, sont autant de « bonnes raisons » d’agir.
Et il va de soi qu’il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir : il faut
encore trouver les mécanismes qui permettront de faire advenir une réalité
« meilleure » (par rapport aux valeurs que l’on défend) ; et
on retrouve ainsi la nécessité d’une analyse cohérente de la situation que
l’on désire modifier. C’est à ce point précis que la multiplicité
des théories pose un problème : confronté à plusieurs cohérences, il est
clair qu’il faut en choisir une, et une seule, sinon l’action posée risque
d’être totalement inefficace (elle ressemblerait trop souvent au fait
d’appuyer à la fois sur le frein et sur l’accélérateur). Quel peut être le
critère de ce choix ? Rappelons alors ce qui a été dit plus
haut : nous posons en principe que, quel que soit le problème économique
concret considéré (le chômage par exemple), il est traversé par l’ensemble
des logiques portées par chaque théorie. Dès lors le critère de choix est à
la fois très simple dans l’abstrait et très difficile à mettre en œuvre dans
la réalité : faisant usage de sa
raison, l’homme politique délibère et tente de percevoir quelle
est la logique dominante, aujourd'hui,
dans la situation considérée pour
décider des mesures à prendre en fonction de cette logique dominante. Un contre-exemple simple : lorsqu’on
entend, aujourd’hui, défendre une politique de l’offre en vue d’augmenter
l’investissement (et, sous-entendu, la croissance), on est en droit de
s’étonner puisque l’épargne française est très importante et que le taux
d’autofinancement des entreprises est nettement supérieur à 100 % ! Bonnes raisons, délibération, jugement,
choix politique, conclusions provisoires (puisque le choix d’aujourd’hui sera
remis en cause demain : la logique dominante ne sera plus la
même) ; cet ensemble d’éléments définit précisément la Raison qui, bien au-delà de la seule
rationalité, rend pleinement compte de la liberté individuelle, limitée mais
réelle, et permet à l’homme d’affronter la complexité. Nous explicitons ainsi les raisons pour
lesquelles les économistes ne sont jamais d’accord : chacun, on l’a dit
plus haut, choisit la théorie qui porte les valeurs qu’il désire défendre. Il
en résulte que ces désaccords ne sont que le reflet du combat politique
sous-jacent. Bien au-delà d’une scientificité dont on vient d’exposer les
limites, il faut redonner à notre discipline le beau nom d’économie politique. RÉFÉRENCES
BIBLIOGRAPHIQUES Hahn F. (1972), The Shares of Wages in National Income :
an Inquiry into the Theory of Distribution,
London, Weidenfeld and Nicolson. Kuhn T. S. (1983), La Structure des révolutions scientifiques
(1962), Paris, Flammarion. Mouchot C. (1996), Méthodologie économique, Paris, Hachette. Piaget J. (1970), Épistémologie des sciences de l’homme,
Paris, Gallimard. |